DÉMARCHE ARTISTIQUE
La pratique de Sang Mauv explore le désir, l’identité, l’intimité et le pouvoir à travers une rencontre anachronique entre la culture visuelle du XVIIIe siècle et la vie numérique contemporaine. Puisant dans l’esthétique rococo, la théorie queer, la littérature ainsi que les langages visuels de la mode et de la culture populaire, le travail ne cherche pas à faire revivre le passé, mais à le réactiver comme un espace critique depuis lequel lire le présent.
Au centre de cette pratique se trouve une question : que devient le désir lorsque l’intimité est médiée par l’écran ? L’accélération des communications, l’immédiateté de l’image et la disponibilité constante de l’autre ont transformé les conditions dans lesquelles se vivent l’attirance, la séduction, la surveillance et la manipulation. Le smartphone n’est plus seulement un objet technologique, mais un espace contemporain de l’intime ; un espace dans lequel les relations privées sont de plus en plus façonnées par les interfaces, les algorithmes et les systèmes de visibilité.
Cette recherche s’articule autour d’une reconfiguration délibérée de l’imagerie rococo. Historiquement associée au privilège aristocratique, aux plaisirs de cour, à l’ornement et aux codes d’une société d’élite, la langue visuelle du Rococo est déplacée de son contexte social d’origine et soumise à des lectures contemporaines, queer et politiques. Coquilles, arabesques, ornements floraux, gestes théâtraux et corps sophistiqués ne sont plus envisagés comme les vestiges décoratifs d’un monde disparu. Ils deviennent des signes instables à travers lesquels le genre, le désir, la hiérarchie sociale et l’identité peuvent être renégociés.
Le Rococo est ainsi envisagé comme une technologie de la représentation : un système qui encodait autrefois la classe sociale, la sexualité, le goût et le pouvoir à travers le corps et son ornementation. En déplaçant ces codes dans un vocabulaire numérique contemporain, Sang Mauv révèle leur persistance tout en perturbant leur hiérarchie originelle. L’ornement devient politique ; le décoratif devient conflictuel ; l’image historique devient un lieu de négociation contemporaine.
Le corps occupe une place centrale dans ce processus. Plutôt que de présenter l’identité comme fixe ou lisible, le travail explore le corps comme une surface fluide et disputée ; simultanément construite par les conventions sociales, la culture visuelle, le désir et l’auto-représentation. La queerness n’est pas abordée comme un simple sujet, mais comme une méthode de déstabilisation des catégories héritées et de refus de l’exigence d’une identité unique et stable.
Sur le plan formel, cette recherche se traduit par des compositions théâtrales hautement maîtrisées, un dessin vectoriel précis, des contrastes accentués et la collision de l’ornement historique avec des codes visuels contemporains. La précision apparente de l’image numérique contraste avec l’instabilité des identités et des désirs qu’elle contient. Cette tension entre contrôle et fluidité, forme historique et technologie contemporaine, séduction et critique, est fondamentale dans la pratique.
À travers la peinture, la création d’images numériques, l’illustration et des pratiques éditoriales élargies, Sang Mauv construit un langage visuel dans lequel le passé n’est ni préservé ni rejeté, mais rendu instable. Le travail propose le Rococo non pas comme une nostalgie, mais comme une matière spéculative : un vocabulaire historique capable de révéler la manière dont le pouvoir continue de circuler à travers les images, les corps, les interfaces et le désir.
Zéro nostalgie. Pas de revival. Pas de révérence. Oui, à la reconfiguration.